INTRODUCTION
Un goût du voyage
Mon parcours de producteur avec Arion Productions et Les Films du Cyclone a été une expérience de cinéphile profondément gratifiante, autant qu’un moyen de défendre des auteurs originaux dont les projets rejoignaient mon goût pour la géographie et mon penchant, de cinéphile, pour le voyage.
Mon travail en Bulgarie a prolongé logiquement le cours de ma vie professionnelle dans le cinéma : je suis venu produire les œuvres de cinéastes et faire connaissance avec un pays, ses différents peuples et leurs histoires. À ceci près que, cette fois, je suis venu m’ancrer dans un lieu où, à l’évidence, j’étais utile.
La chute du mur de Berlin a accéléré l’abandon et l’appauvrissement d’un pays plongé dans l’oubli. Mon engagement personnel a suivi une autre voie ; j’ai inventé ma « trace bulgare » ; ainsi est né SOFILM — un outil indépendant de production d’images qui nous a permis d’attirer des films variés et de les produire dans les meilleures conditions. Nous avons bâti une activité adossée à une mission précise, en participant à la reconstruction d’un pays et d’un métier ; j’ai ainsi mis mon expérience de producteur « français » au service de la situation qui s’était créée. Mon arrivée à Sofia, dans une période de chaos et de transition, avait quelque chose d’épique, mais l’ampleur de la tâche, la richesse et l’intensité des relations humaines ont été plus que stimulantes et décisives dans le choix que j’ai fait.
Comme producteur indépendant, j’ai siégé dans de nombreuses commissions du Centre national du cinéma en France et, en particulier, à la commission du Fonds ECO, qui apportait des financements en avance et s’adressait aux producteurs d’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin. Notre objectif était d’aider à l’écriture des scénarios et d’accorder une aide financière ciblée qui encourage les coproductions avec des producteurs français. Mon mandat achevé, je me suis engagé dans le cinéma bulgare, d’abord avec Peter Popzlatev, puis sur cinq autres longs métrages et documentaires. Après une sélection par genre et par format, tous ces films ont été présentés dans un panorama du cinéma bulgare que j’ai organisé à Paris en janvier 1998, avec le concours de Gérard Vaugeois et des Films de l’Atalante.
C’est ainsi qu’en 1990 je me suis rendu à Sofia pour la première fois. Ma rencontre avec Konstantin Pavlov, poète, écrivain et dissident bulgare, a été déterminante. Peter Popzlatev, réalisateur de « Moi, la comtesse » — un premier film remarquable — voulait porter à l’écran un scénario écrit par Konstantin Pavlov. Le deuxième film de Peter Popzlatev, « Quelque chose dans l’air », a marqué le début de mon aventure cinématographique en Bulgarie. La première coproduction franco-bulgare est également notre fait. Puis vint la deuxième, lorsque avec Valeria Sarmiento nous avons décidé de tourner le film « Elle » à Sofia. Il s’agissait d’un scénario écrit par Valeria avec Raoul Ruiz, son compagnon de longue date, fortement inspiré d’« EL » de Luis Buñuel.
Ce fut le dernier film d’Arion Productions, société que j’avais fondée à Paris au tout début des années 80. Son financement précaire l’a condamnée à l’échec, en France comme au Mexique. La Bulgarie est alors devenue un refuge et un partenaire de production inattendu.
Pierre Beuchot a réalisé « Les Compagnons secrets » pour ARTE ; le film a été produit par Éric Dussart et Chantal Perrin, qui se sont engagés sur cette même « trace bulgare » qui leur a permis de le mener à bien. D’autres productions ont suivi cet exemple et je suis ainsi devenu, pour la profession, un ambassadeur, un acteur économique et culturel doté d’un certain prestige ; et pour mes confrères français, le moyen efficace de compenser un financement insuffisant.
Les productions se sont succédé, la plupart liées à la période historique de leur scénario et à la disponibilité de décors particuliers, ainsi qu’à la grande variété des sites naturels qu’offre la Bulgarie. En Bulgarie, aujourd’hui comme hier, les coûts de production comptent parmi les plus compétitifs d’Europe de l’Est. Les facteurs déterminants d’un « voyage en Bulgarie » restent pourtant les techniciens, les comédiens et les prestataires locaux. Je tiens ici à leur rendre pleinement hommage pour leur professionnalisme, leur talent et leur esprit amical : ils ont toujours été des partenaires attentifs et efficaces dans l’entreprise, pas si simple, du cinéma.
Mon goût, mon intérêt et ma passion pour le cinéma ne pouvaient toutefois se satisfaire de cette seule activité. J’ai créé une fondation qui organise des rencontres régulières appelées « La classe libre ». Son programme thématique est élaboré avec Charles Tesson, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, et comprend des films et des extraits présentés par des intervenants invités. Plus de 80 personnalités — producteurs, historiens, philosophes, critiques, essayistes, directeurs d’institutions — sont venues à Sofia montrer et raconter « leur » cinéma.
Nous avons également organisé des expositions et, en particulier, celle consacrée à l’art numérique contemporain, en invitant des institutions culturelles comme la chaîne ARTE, le studio national d’art contemporain Le Fresnoy et la revue ARTPRESS.
La Bulgarie — une aventure humaine, culturelle et économique, aussi.
Patrick Sandrin